L’IA, nouvelle star des rapports de menaces… et ce n’est pas pour ses blagues
On a longtemps classé les grandes menaces mondiales dans des cases assez classiques: États rivaux, groupes terroristes, cyberattaques, instabilité géopolitique. Et puis, en 2026, les services de renseignement américains ont décidé d’ajouter un acteur qui ne demande pas de visa, ne dort jamais et apprend vite: l’intelligence artificielle.
Dans sa Worldwide Threat Assessment 2026, le Bureau du directeur du renseignement national (ODNI) parle de l’IA comme de la technologie déterminante du XXIe siècle, mais aussi comme d’un facteur de risque majeur, capable d’amplifier presque toutes les autres menaces. Et au passage, le rapport pointe un adversaire jugé particulièrement solide sur le sujet: la Chine, décrite comme le concurrent le plus performant, avec l’objectif assumé de dépasser les États-Unis d’ici 2030.
L’enjeu dépasse la simple course au chatbot le plus poli. Il s’agit de guerre moderne, de cybersécurité, d’espionnage, d’avantage économique et de stabilité démocratique. Bref, l’IA n’est plus seulement un outil. C’est un multiplicateur de puissance, et donc un multiplicateur de problèmes quand elle tombe entre de mauvaises mains.
Pourquoi l’IA devient une menace “transversale”
Le rapport 2026 donne à l’IA une place bien plus importante que les éditions précédentes. Et c’est logique: contrairement à une puissance étatique, l’IA n’est pas un acteur unique. C’est une capacité qui peut être utilisée par:
- un État comme la Chine ou la Russie
- un groupe criminel spécialisé dans l’extorsion
- une organisation terroriste
- un acteur isolé mais très motivé
Ce qui inquiète, c’est l’effet “booster”. Avec de l’IA, certaines opérations deviennent:
- plus rapides (analyse, ciblage, décision)
- moins chères (industrialisation des attaques)
- plus difficiles à attribuer (brouillage, deepfakes, automatisation)
- plus efficaces (meilleure sélection des cibles, phishing plus crédible)
En clair, l’IA fait gagner du temps, de l’échelle et de la précision. Trois choses qu’on préfère généralement éviter de donner à un adversaire.
IA et guerre moderne: accélérer la décision, optimiser le ciblage
Le rapport rappelle que l’IA est déjà utilisée depuis des années côté américain, notamment depuis 2017 pour l’analyse du renseignement. Mais il note aussi que les conflits récents ont montré une utilisation plus directe: l’IA aurait servi à influencer le ciblage et à rationaliser la prise de décision, ce qui marque un changement notable dans la manière de faire la guerre.
De la donnée au champ de bataille
L’IA excelle à repérer des patterns dans des masses de données: images satellites, signaux, communications, mouvements logistiques. Sur le papier, cela permet:
- une meilleure compréhension de la situation
- une réduction du brouillard de guerre
- des décisions plus rapides
Le revers, c’est que la vitesse peut aussi devenir un piège: quand on décide plus vite, on a moins de temps pour vérifier. Et quand on automatise, on peut automatiser… l’erreur.
Les drones, la contre-mesure et l’escalade technologique
Les précédents rapports évoquaient déjà l’usage de l’IA par la Russie, notamment pour contrer des drones sur le champ de bataille. Le message implicite est simple: la guerre devient algorithmique, avec un cycle action réaction de plus en plus court.
Dans cette logique, la puissance ne se mesure pas seulement en nombre de missiles, mais aussi en:
- capacité de calcul
- accès aux données
- vitesse d’itération des modèles
- intégration dans des systèmes opérationnels
La Chine, “le concurrent le plus performant” selon le renseignement US
Le passage le plus commenté du rapport, c’est l’insistance sur la Chine. L’ODNI estime que Pékin favorise l’adoption massive de l’IA, portée par:
- un vivier important de talents
- l’accès à de grands volumes de données
- des financements publics
- des partenariats internationaux
Et surtout, le rapport rappelle l’ambition: dépasser les États-Unis en IA d’ici 2030. Ce n’est pas une hypothèse exotique, c’est un objectif stratégique.
Pourquoi cette montée en puissance inquiète autant
Parce qu’elle concerne deux plans à la fois.
1) L’économie: qui contrôle les plateformes, les modèles, les chaînes d’outils, contrôle une partie de la valeur créée. L’IA, c’est l’infrastructure cognitive du futur.
2) La sécurité nationale: celui qui maîtrise l’IA peut améliorer le renseignement, la cyberdéfense, les opérations d’influence et les systèmes militaires.
Autrement dit, perdre la tête de course en IA, ce n’est pas perdre un trophée. C’est potentiellement perdre un avantage systémique.
Cybercriminalité augmentée: l’exemple d’une extorsion “assistée par IA”
Lors d’une audition au Sénat américain, Tulsi Gabbard a évoqué un cas marquant: une opération attribuée à la Chine, en août dernier, impliquant une extorsion de données. Selon cette présentation, les auteurs auraient utilisé un outil d’IA pour extorquer des fonds à des institutions liées à la santé, aux services d’urgence et à des organisations religieuses internationales.
Que l’on soit dans la cyberattaque d’État ou dans la criminalité organisée, l’IA peut apporter:
- des messages d’arnaque plus crédibles et mieux ciblés
- de l’automatisation à grande échelle
- une adaptation rapide aux défenses
Le phishing artisanal, c’est pénible et ça prend du temps. Le phishing industrialisé par IA, c’est une autre histoire. Et ce n’est pas une histoire qu’on a envie de lire au moment d’ouvrir sa boîte mail un lundi matin.
Désinformation et ingérence: un recul… qui pose question
Un point surprenant ressort des analyses: le rapport 2026 mentionne beaucoup moins l’usage de l’IA dans l’ingérence électorale et la désinformation, alors que c’était un thème très présent dans les préoccupations de 2024.
Des observateurs, dont DefenseOne, notent que des responsables américains alertaient auparavant sur un fait simple: l’IA générative abaisse les barrières d’entrée. Elle permet de produire:
- des textes de propagande en volume
- des vidéos et voix falsifiées
- des faux profils cohérents
- des sites d’info trompeurs
Oubli stratégique ou changement de priorité?
Deux lectures sont possibles.
- Lecture “opérationnelle”: le rapport se concentre davantage sur les risques militaires et cyber, jugés plus immédiats.
- Lecture “politique”: le recul intervient dans un contexte de démantèlement ou de réduction de certains dispositifs de lutte contre la désinformation aux États-Unis.
Pendant ce temps, l’Europe continue de marteler le sujet. Kaja Kallas évoque une guerre cognitive qui s’intensifie. Et si deux alliés ne décrivent pas exactement la même menace, ce n’est pas forcément que l’un a tort. C’est parfois qu’ils ne regardent pas au même endroit, ou au même moment.
Ce que signifie “technologie déterminante”: puissance, dépendances et souveraineté
Dire que l’IA est la technologie déterminante du siècle, ce n’est pas seulement parler de modèles plus intelligents. C’est reconnaître que l’IA devient:
- un outil de productivité massif
- un avantage compétitif entre nations
- une brique militaire et cyber
- un levier d’influence
Mais cela implique aussi de nouvelles dépendances:
- dépendance à des chaînes d’approvisionnement (GPU, data centers)
- dépendance aux données et à leur qualité
- dépendance à des logiciels et frameworks
- dépendance à l’énergie
Dans ce cadre, la course n’est pas uniquement “qui a le meilleur modèle”. C’est aussi “qui maîtrise l’écosystème”.
Pour les entreprises: l’IA n’est pas qu’un sujet géopolitique
Ce type de rapport peut sembler très étatique, très “grandes puissances”. Pourtant, les impacts sont immédiats pour les organisations.
Risques concrets côté business
- Fraude: voix clonées pour valider un virement, faux fournisseurs, faux dirigeants.
- Sécurité: attaques plus ciblées, plus crédibles, plus fréquentes.
- Réputation: deepfakes, campagnes coordonnées, faux documents.
- Conformité: nécessité de tracer l’usage de l’IA, gouvernance, audit.
Les premiers réflexes utiles
Sans tomber dans la paranoïa, quelques mesures deviennent incontournables:
- former les équipes aux nouvelles arnaques (phishing dopé à l’IA)
- renforcer les processus de validation (double contrôle sur paiements)
- mettre en place une hygiène de données (accès, classification)
- tester des scénarios de crise (faux CEO, fuite de données)
Et oui, cela demande du travail. Mais c’est moins coûteux qu’une “semaine découverte” de votre SI par un ransomware.
Automatisation et défense: quand l’IA sert aussi de bouclier
Il serait trompeur de parler de l’IA uniquement comme d’un problème. Elle est aussi une partie de la solution.
- détection d’anomalies dans les logs
- classification automatique d’incidents
- priorisation des alertes
- aide aux équipes SOC
L’enjeu, c’est le fameux duel: IA offensive vs IA défensive. Et comme souvent, l’attaque a un avantage initial parce qu’elle choisit le moment et le point d’entrée.
Pour les équipes qui veulent automatiser une partie de leur réponse, des plateformes d’automatisation peuvent aider à orchestrer alertes, tickets, actions et notifications. Si vous utilisez Make pour connecter des outils et automatiser des workflows, le lien à garder sous le coude est ici: https://www.make.com/en/register?pc=laurentwiart
Vers une nouvelle “course aux armements” algorithmique
Ce que raconte ce rapport 2026, c’est surtout un basculement: l’IA n’est plus un thème d’innovation, c’est un thème de puissance.
- La Chine accélère et investit massivement.
- La Russie explore des usages tactiques.
- Les acteurs criminels s’équipent.
- Les démocraties cherchent l’équilibre entre sécurité et libertés.
Et au milieu, l’IA agit comme un accélérateur général.
Si vous avez l’impression que “tout va plus vite” ces dernières années, ce n’est pas qu’une impression. C’est aussi une nouvelle mécanique: une technologie qui améliore toutes les autres, y compris les moins sympathiques.
Les questions qui vont compter en 2026 et après
Pour suivre ce sujet sans se noyer, quelques questions simples aident à lire entre les lignes:
1) Qui a accès au calcul et à quelle échelle?
2) Qui contrôle les données et les pipelines?
3) Qui arrive à déployer l’IA dans des systèmes réels (armée, renseignement, cyber)?
4) Qui sait se défendre contre des attaques automatisées?
5) Qui impose ses standards, ses outils et ses dépendances?
Le rapport américain envoie un message assez clair: l’IA est désormais au centre du jeu, et la rivalité technologique avec la Chine devient une rivalité stratégique globale.
Et si on devait résumer avec une pointe d’humour: avant, on disait que la data était le nouveau pétrole. Maintenant, on se rend compte que l’IA est aussi le nouveau moteur. Reste à savoir qui a les clés, et qui a gardé la notice d’utilisation.
