L’UE veut reprendre la main sur le numérique (sans fâcher trop de monde)
La souveraineté numérique européenne, c’est un peu le serpent de mer de la tech made in Europe. Tout le monde en parle, tout le monde dit que c’est vital, et puis… quand il faut passer à l’action, on sort souvent une feuille de route, un label et un communiqué bien repassé.
Cette fois, la Commission européenne revient avec un paquet de mesures pour réduire la dépendance de l’Europe aux fournisseurs étrangers, dans un contexte géopolitique nettement moins zen qu’il y a quelques années. Au menu : un Chips Act 2.0, un règlement pour le développement de l’IA et du cloud, et une stratégie européenne sur l’open source.
Sur le papier, ça coche les bons sujets. Dans le détail, beaucoup y voient des mesurettes, surtout parce que l’UE cherche à avancer sans déclencher un incident diplomatique avec les États-Unis ou la Chine. Autrement dit : muscler son autonomie numérique, mais avec des gants en velours.
Chips Act 2.0 : l’Europe veut des puces, surtout pour l’IA
Le premier Chips Act : ambitieux, mais résultats limités
L’Europe avait déjà lancé un Chips Act en 2023 avec une promesse claire : renforcer les capacités industrielles et sécuriser l’approvisionnement en semi-conducteurs. Selon la Commission, le bilan intermédiaire met en avant :
- 52 milliards d’euros d’investissements
- 5 lignes pilotes pour passer du labo à l’usine
- un réseau de centres de compétences dans les États membres et en Norvège
C’est solide sur le papier, mais le constat reste dur : l’UE est encore loin de son objectif de représenter 20 % de la production mondiale de puces en valeur d’ici 2030.
Pourquoi un Chips Act 2.0 maintenant ?
Parce que le marché change vite et qu’un mot résume tout : IA.
La commissaire européenne à la souveraineté technologique, Henna Virkkunen, estime que les composants liés à l’IA pourraient représenter plus de 70 % du marché total des semi-conducteurs d’ici 2030. L’UE veut donc orienter la suite vers les puces pour l’intelligence artificielle.
Le problème, c’est que ce Chips Act 2.0 reste encore très “incantatoire” : pas de montant détaillé, peu de mécanismes nouveaux clairement chiffrés. On retient surtout des intentions :
- accélérer les procédures d’autorisation
- stimuler la demande de puces européennes
- renforcer la capacité de production
- surveiller les risques de rupture d’approvisionnement
Ça va dans la bonne direction. Mais sans détails financiers et sans calendrier béton, difficile de savoir si on parle d’un vrai changement de vitesse ou d’un rebranding du plan précédent.
Cloud et IA : une souveraineté… diplomatique
Tripler la capacité des data centers en Europe
Deuxième axe : le cloud et l’IA. La Commission veut encourager la création de data centers en Europe avec un objectif affiché : tripler la capacité des centres de données européens dans les cinq à sept prochaines années.
En creux, l’idée est simple : pas de souveraineté numérique sans infrastructures. Et pas d’IA compétitive sans puissance de calcul, donc sans data centers, donc sans énergie, foncier, réseau, compétences, et surtout des investissements massifs.
Le sujet qui fâche : la préférence européenne dans les marchés publics
C’était l’attente numéro un de beaucoup d’acteurs : une préférence européenne claire pour les marchés publics sensibles (défense, santé, énergie). On a même entendu des rumeurs sur des réservations de contrats aux fournisseurs cloud européens.
Finalement, la Commission choisit une voie plus prudente : elle s’appuie sur son Cloud Sovereignty Framework, un référentiel qui définit des critères permettant de qualifier une offre cloud de “souveraine”.
Elle l’a déjà utilisé, notamment pour un appel d’offres d’environ 180 millions d’euros sur des services cloud qualifiés de souverains, avec des acteurs comme Scaleway, S3NS et StackIT.
La pirouette élégante : la “valeur ajoutée européenne”
Plutôt que de dire frontalement “on achète européen”, la Commission met aussi en avant une notion plus subtile : la valeur ajoutée européenne.
En clair, un fournisseur non européen (souvent américain) peut cocher des cases s’il investit en R&D en Europe et y crée des emplois. Pratique pour éviter une préférence européenne trop explicite et donc des tensions commerciales.
Résultat : une souveraineté numérique qui avance, mais en mode négociation permanente. Certains y verront du pragmatisme, d’autres une façon de ne jamais trancher.
Open source : le levier qui pourrait vraiment changer la donne
L’Europe a des contributeurs… mais pas les factures
Troisième pilier : une stratégie européenne sur l’open source.
L’argument de la Commission est intéressant : l’Europe compte environ 3 millions de contributeurs open source. Elle a donc des talents, des communautés, des briques technologiques.
Mais en face, le constat économique est brutal. Une étude citée (Asteres, pour le Cigref) indique que l’UE dépense massivement en logiciels et cloud, avec une part énorme qui bénéficie aux entreprises américaines. On parle d’une domination de l’ordre de 83 %.
Autrement dit : l’Europe code, mais ce sont souvent d’autres qui encaissent.
Ce que propose l’UE : alternatives ouvertes et commande publique
La Commission veut accélérer la création d’alternatives ouvertes dans plusieurs domaines prioritaires :
- cloud
- intelligence artificielle
- technologies de l’internet
- cybersécurité
- semi-conducteurs
Et surtout, elle veut pousser l’usage de l’open source dans les administrations publiques via :
- des lignes directrices pour les marchés publics
- des bonnes pratiques
- une adoption plus structurée
C’est probablement l’un des axes les plus concrets, car la commande publique est un levier énorme. Si les administrations basculent davantage vers des solutions ouvertes, l’écosystème se professionnalise, les entreprises locales se renforcent, et les dépendances diminuent.
Et côté impact économique ?
Le point le plus intéressant, c’est l’idée de réallocation d’une partie des dépenses IT vers des acteurs européens. Selon l’étude mentionnée, transférer 15 points de dépenses vers des solutions européennes pourrait représenter environ 120 000 emplois.
Ça ne fait pas tout, mais c’est une manière simple de relier souveraineté numérique et économie réelle. Et accessoirement, ça rend le sujet plus facile à vendre à des décideurs qui ne vibrent pas spécialement pour la beauté du code.
Pourquoi beaucoup parlent de “mesurettes”
Le paquet de la Commission coche les mots-clés : semi-conducteurs, cloud, IA, open source, data centers. Mais les critiques reviennent pour trois raisons.
1) Le manque de chiffres et de mécanismes tranchants
Sur le Chips Act 2.0, l’intention est affichée, mais les moyens restent flous. Or, face aux plans américains et asiatiques, l’échelle compte.
2) La souveraineté “sans conflit” a un coût
En évitant d’assumer une préférence européenne trop directe, l’UE limite mécaniquement l’impact. La “valeur ajoutée européenne” est un compromis. Mais un compromis, par définition, ne satisfait jamais totalement les deux camps.
3) L’exécution est le vrai champ de bataille
On peut empiler les stratégies, règlements et référentiels. Ce qui fera la différence, ce sont :
- la rapidité d’exécution
- la simplification administrative
- la capacité à financer des projets industriels
- l’alignement entre États membres
- la commande publique utilisée comme accélérateur
Sans ça, on restera au niveau “plan pour faire un plan”. Et l’Europe a déjà une belle collection.
Ce que les entreprises et DSI devraient surveiller dès maintenant
Même si les mesures semblent timides, elles donnent des signaux utiles aux entreprises, aux CTO, aux DSI et aux acheteurs publics.
Anticiper la montée des exigences “cloud souverain”
Le Cloud Sovereignty Framework, même s’il est diplomatique, va influencer les appels d’offres et les critères de sélection. Les fournisseurs vont devoir prouver davantage : localisation, contrôle, réversibilité, gouvernance, conformité.
Miser sur l’open source comme stratégie de réduction du risque
L’open source n’est pas une baguette magique, mais c’est une vraie stratégie de souveraineté opérationnelle :
- éviter l’enfermement propriétaire
- faciliter l’audit et la transparence
- augmenter la portabilité
- diversifier les prestataires
Et si la commande publique s’y met plus sérieusement, l’écosystème européen pourrait gagner en maturité plus vite.
Sur les puces et l’IA, rester lucide
L’Europe veut des puces IA et plus de capacité. Très bien. Mais pour les entreprises, la question est : à quel horizon ces promesses deviennent des offres disponibles, compétitives, et industrialisées ?
En attendant, la dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondiales reste forte. Donc la gestion du risque (multi-sourcing, anticipation, contractualisation) reste un sujet très concret.
L’Europe avance, mais le chrono tourne
Ce paquet “souveraineté numérique” marque une volonté de mieux structurer l’autonomie européenne sur des fondations clés : semi-conducteurs, cloud, IA, open source. Le cap est logique, et certains leviers (notamment l’open source et la commande publique) peuvent avoir un impact réel.
Mais il y a une tension permanente : construire une souveraineté numérique robuste tout en évitant de froisser les partenaires commerciaux. C’est une position politiquement compréhensible. Techniquement, économiquement, ça peut aussi ralentir l’ambition.
Reste un fait : la dépendance numérique ne se réduit pas avec des slogans. Elle se réduit avec des usines, des data centers, des budgets, des achats alignés, et une exécution rapide. Et si possible avant que la prochaine crise mondiale ne vienne nous rappeler, une fois de plus, que “dépendre” n’est pas une stratégie.
